Conseiller Général du canton de Bordeaux I et Conseiller Régional d'Aquitaine

   
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Lettre de mon ami Fred...

Publié le 02/01/2014

Frédéric ARROU est un ami d’enfance avec qui j’ai partagé beaucoup d’activités et notamment le théâtre et la photographie. Il est issu d’une famille bourgeoise de Bordeaux...

Aujourd'hui 2 janvier 2014, je viens de recevoir cette lettre de mon ami Frédéric ARROU.
Frédéric
ARROU est un ami d’enfance avec qui j’ai partagé beaucoup d’activités et notamment le théâtre et la photographie. Il est issu d’une famille bourgeoise de Bordeaux, qui r
ésidait rue du Docteur Albert Barraud. Après des études d’éducateur spécialisé il est maintenant responsable d’un service culturel de la ville de Toulouse. Il s’est fait connaître, malgré lui après l’explosion meurtrière d’AZF, en prenant la présidence de l’association des victimes « les sinistrés du 21 septembre ».

Voici cette lettre touchante qu’il m’a adressé et que je publie avec son autorisation.

Mon ami,

Depuis Toulouse, et depuis toujours, j’ai gardé un œil curieux et concerné, sur le devenir de Bordeaux, ma ville natale.

Bordeaux, j’en suis parti dés que j’ai pu. J’ai fui cette ville glacée et ses  bourgeois confits. J’ai vu mourir le port et partir les putes. J’ai vu, une fois, deux fois, dix fois, la façade du Grand Théâtre passer du noir au blanc. J’ai vu la place de la Bourse,( notre point de ralliement),  devenir un écrin inerte. J’ai vu les quais, le long desquels j’ai jadis passé des heures et des jours à regarder les dockers vider puis emplir les bateaux, se transformer en galerie marchande, j’ai vu le tram, revenir tendre ses traquenards aux roues des meules et des vélos.

J’ai vu aussi l’immuable. Les murs de Grand Lebrun, rester inchangés, figés, immuables. Je ne rate d’ailleurs, jamais l’occasion de pisser sur le crépi de cette enceinte. Manière pour moi de rééquilibrer les choses en versant autant de liquide à l’extérieur que j’ai pu, lacrimalement , en lâcher à l’intérieur.

Il m’a fallu, un temps, cracher mon venin à la face de cette ville sûre d’elle même, tournant et retournant sa petite cuillère en argent. J’ai étalonné ma rancœur en m’ouvrant à d’autres villes, en France et ailleurs, découvrant la Méditerranée des hauts de Narbonne, découvrir l’ouverture d’esprit et d’espace à Montréal et me poser, apaisé à Toulouse.

Pourtant, j’ai toujours gardé un point d’amarrage à Bordeaux. Celui de l’amitié, des liens comme des cordages, de la connaissance intime de cette ville.

Il serait normal, presque évident, que mes pas me mènent encore, en pèlerin, dans l’espace de mon enfance. Mais, le quartier Saint Seurin et la rue du docteur Albert Barrault ne sont que des places mortes. J’y suis passé, parfois, pour vite percevoir que la vie n’y avait toujours pas droit de cité, que les trottoirs des beaux quartiers étaient toujours pavés de convenances, de bon principes, de ce formalisme pervers qui faisaient que le pire pouvait toujours se passer derrière les murs pourvus que les façades restent honorables.

Mais la vie, celle que je cherchais alors, trépidante et chaleureuse, ce n’est pas là que je l’ai trouvée. La vie, c’est à Bacalan, à la Lumineuse et rue Jacques Cartier que je l’ai rencontrée. Il y avait de la chaleur, de la proximité, de la simplicité. A Bacalan, je n’étais plus à Bordeaux. A Bacalan, j’étais accueilli, considéré pour ce que j’étais et non  pour l’origine sociale qui était la mienne. Il y avait le CAM, mon club de rugby, qui aurait pu être un autre port d’attache si j’avais accepté le plan de carrière qui m’était proposé. Il y avait cette fille si brune dont j’ai oublié le nom mais que j’étreignais avec l’émotion d’un débutant, il y avait toi, tes parents, si chaleureux, si accueillants.

Quand sur ma meule déglinguée, j’arrivais à Bacalan, je sentais une émotion, un sentiment particulier, peut-être proche de celui que ressentent les enfermés quand il peuvent enfin reprendre le chemin de la liberté. J’avais mis une frontière, c’était la rue des étrangers. Sur le mur de la maison qui en faisait le coin, quelqu’un, un précurseur sans doute, avait peint une silhouette noire, un couteau planté dans le dos, en train de s’affaisser. Cette œuvre serait sans doute perçue aujourd’hui comme insupportable et suspecte mais quand je la dépassais, j’éprouvais le sentiment d’être en sécurité, d’être chez moi.  Paradoxe, j’étais heureux et libre dans ce quartier que les ignorants de Gambetta jugeaient autant qu’ils l’ignoraient.

Peut-être est ce de Bacalan que je tiens cette amour des zones, des no man’s lands, des friches, des contours incertains. Toujours est-il que là, à Bacalan, j’étais heureux.

J’ai cheminé depuis, mis du Corbières dans mon verre, stabilisé mon équipage, posé mes valises à Toulouse. Ô Toulouse…

C’est bien à Nougaro que je dois cette attache. Avant de la connaître j’en savais les paroles. Celle de la chanson bien sûr, celles des autres chansons aussi. J’en connaissais les paroles, par cœur et dans l’ordre de ces microsillons, labourés au saphir, que j’écoutais en boucle.

Dans les années 80, le Maire de Toulouse s’appelait Baudis, Pierre Baudis. Il fut un temps un homme de gauche, ou presque, puisqu’il était sur la liste de son prédécesseur SFIO Louis Bazerque, en charge des affaires sociales.

Vint ensuite le temps du fils pour un total de trente années de Baudis ce qui nous permis d’établir le théorème suivant : 2 Baudis= dix baux.

J’ai cru, un temps que le paradoxe toulousain ; une municipalité de droite dans un océan d’élus de gauche, était inéluctable. Je l’ai cru, tant que la ville n’avait pas terminé sa mutation sociologique et que Toulouse était encore un village. Je l’ai cru jusqu’à ce jour de 2008, qui fit de Pierre Cohen, le nouveau maire de la ville.

Des hommes politiques, j’en ai rencontré un certain nombre. Douste, (dans le Douste abstiens toi) Moudenc (?), Lang, d’autres encore. Un jour, immédiatement après l’explosion de l’usine AZF qui devait tuer 31 personnes, en blesser des milliers et faire de moi un porte parole sur médiatisé, j’ai rencontré Lionel Jospin, et ce jour là j’ai rencontré un homme politique m’inspirant le respect, me réconciliant ipso facto avec le monde politique. Jospin, qui restera notre blessure commune, Jospin le mal conseillé, le crédule peut-être, mais Jospin l’honnête et le modeste. Ensuite, il y eu Pierre Cohen chez qui j’ai trouvé la même détermination, la même intégrité, cette même absence de charisme, qui lui fut tant reprochée alors qu’elle était pour moi sa qualité première.

J’ai essayé le PS, sans conviction ni affection. Les banquets républicains et les petits arrangements entre amis ne sont pas mon courant. Les magouilles et les coups bas sont trop fréquents, l’intelligence collective ne m’a pas toujours sauté aux yeux et le militantisme m’a souvent semblé être du  limitantisme.

Autrement dit, je n’ai jamais envisagé une «carrière». Jamais, même si la fonction d’élu municipal aurait été pour moi une tentation, voir une envie, mais non. Je n’ai pas fait les civilités d’usage et fait preuve d’une liberté de parole incompatible.

C’est par l’autre voie, celle des « techniciens » que j’ai apporté mon  soutien à Pierre Cohen. Responsable depuis 4 ans d’un service de la Mairie, j’ai vu de l’intérieur, la mise en place d’une politique municipale, d’une volonté de mutation, de changement. De cette place, que je vais bientôt quitter, j’ai constaté ce que je savais déjà : non les hommes politiques ne sont pas des pourris, leur engagement n’est pas un confort, leur quotidien est un combat. Enfin, faut relativiser, je ne parle ici que de ce que j’ai vu : je ne parle que d’une municipalité de gauche, je ne parle que de Toulouse.


J’ai vu ici, les idées devenir des actes, les principes prendre corps. Pierre Cohen fera campagne sur ses réalisations visibles, quantifiables et identifiables. Normal. Pourtant, c’est dans la zone indistincte des petites choses, invisibles, indistinctes et peu glamour que je trouve sa cohérence. Changer les us, les coutumes et les mentalités n’est pas chose facile mais, peu à peu, à la regrettable exception des hauts technocrates qui n’ont pas compris que la théorie emmagasinée dans leurs grandes écoles n’était que théorie, les choses s’installent et s’élaborent.

C’est maintenant, à la lumière du mandat de Pierre Cohen, que je pense que c’est possible. Que Bordeaux peut aussi prétendre à la sortie tant espérée de cette gangue conservatrice et sûre de son fait qui sclérose la ville depuis si longtemps. Certains diront que Juppé a fait « des choses », qu’il a réveillé la belle endormie, redonné du lustre à la ville. Qu’importe, même une méduse aurait fait le nécessaire, n’importe qui aurait perçu qu’avec un minimum de jugeote et en suivant les politiques en vigueur dans toutes les villes de France, ce qui a été fait l’aurait été.

J’ignore si la victoire de la gauche aux municipales à Bordeaux est une perspective crédible. Tes combats, comme ceux de tes alter ego témoignent qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre et forcent mon admiration. Aussi, je te le demande, je t’en conjure et je te l’ordonne puisque cela ne coûte rien, gagnez la ville, foutez dehors cette bande d’incapables qui se croient élus de droit presque divin. Virez ces bourgeois stupides et repus, évacuez ces idiots à la pensée étroite qui n’ont d’autres convictions que celle d’être là ou ils sont parce que c’est dans l’ordre des choses.

Autrement dit ; ayez la pèche…et tirez la chasse.

Je t’embrasse.

Fred





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